DRAGONFLY

" Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est la peau " Paul Valéry.

La série Dragonfly est une histoire de peau.
Tout devient alors potentiellement sensible.
Comme si la photographie était un épiderme.
Il y a l'idée de saisir une épaisseur, une épaisseur dans le temps; et la volonté d'imprimer une temporalité suspendue.

La lumière est nécessaire et inhérente à l'image, elle créé l'événement.
Elle fait, ici entrevoir, là disparaître.
Elle génère un rythme, un flux, comme une respiration.
Tantôt gifle, tantôt caresse, elle devient mon œil.
Les paysages de montagnes, du Désert de Chartreuse reviennent dans la série comme un leitmotiv, ce sont des images mentales, silencieuses.
Elles évoquent un souvenir, un retour, une trace, une empreinte pareille à un repère, quelque chose d'encré.
Les cimes comme lieu de pensée. Comme dans cette installation de Beuys,Voglio vedere le mie montagne, 1950-1971 où il l y a cette idée que la montagne est l'archétype du sommet de la conscience de soi.

Ces images sont le résultat d'une errance, d'une attente contemplative et habitée, parfois absurde dans sa mise en scène. Elles appartiennent à l'instinctif, à l'animal.
Le temps y est comme un passage, une transformation, une mue
Ce travail est aussi dominé par l'urgence de saisir l'impermanence, l'urgence de saisir une présence, une vibration, une respiration, la possibilité d'un vacillement, d'une grâce, d'un silence - silence bruissant - quelque chose d'englobant, de souterrain. Quelque chose de sensoriel, de sensuel et éprouvé.
Et toujours cette temporalité très lente.
C'est un travail sur l'éphémère.
Une esthétique du chuchotement




Dragonfly Caroline Chevalier

The Dragonfly is an unevenly winged insect destined to emerge from the muddy waters to dazzle and fly with impossible dexterity in the radiance of the sun. The façade of this creature is ferocious and yet retains an air of fragile sophistication and precision. The Dragonfly enjoys an existence at once brief and startling and this is indeed an apt metaphor for a metamorphosis that is true to the photographer Caroline Chevalier, who from the depths of uncertainty in a recent period of life has been transformed by means of a creative process. As an artist she has succeeded in producing photographs that do not tell but rather feel and convey a sensibility of investigation to reach out to the external world and fill an empty void with a real appreciation of what is out 'there' in an attempt to reconnect with life.

These photographs represent a real need to touch the sensual beauty of everyday experience. Seemingly mundane objects are transformed into gorgeous forms shimmering with a light peculiar to the Mediterranean. At once these objects rise from an obscurity into meaning and reveal a sensitive artist searching for illumination out of darkness. And though the photographs manifest a profound beauty they simultaneously betray an unsettling latent essence permeating from a deep-rooted source, through to the surface. This visual conversation brings the work into the realms of a sublime psychology that makes the work positively sparkle with a verve touching on the temporal nature of life towards time quickly passing to our inevitable end.

Subjective creativity is measured by believability, when the author is vulnerable and willing, or often involuntarily, propelled towards making visible an honesty of self-exposure. Once the bubble of complacency has burst it can heighten the senses into a different, more real, level of experience, fine tuning perception from a tired malaise. It is a cliché perhaps but from tragedy is born a rebirth, a reinvention of individuality.

With the technique of juxtaposition the traditional Japanese poetry of Haiku is a simple formula of three linguistic lines to make a verse that when describing the physical world reveals something deeper about existence. While I was residing in Warsaw one cold and dark winters evening I received such a poem, the poet of whom remains anonymous. It was delivered across cyber space direct from Marseille, and it fuelled my heart with a luminous glow. It simply read, 'Northerly winds blow, Dragonfly moves slowly south. Going to warm home.'

Michael Grieve, Berlin, 2015

Photographer, Lecturer, Writer and Creative Director of Berlin Foto Kiez

www.berlinfotokiez.com


Traduction française :

Dragonfly c'est la libellule, un étrange insecte qui émerge des eaux marécageuses pour s'envoler avec une dextérité surnaturelle dans l'air irradié de soleil. Son apparence féroce peine à dissimuler sa frêle sophistication et sa précision. Son existence, aussi saisissante qu'éphémère, offre une métaphore sur mesure pour évoquer la photographe Caroline Chevalier qui a, depuis les eaux sombres de l'incertitude, récemment vécu une transformation radicale au travers du processus de création. Comme artiste elle se révèle en produisant des photos qui 'ressentent' au lieu de 'dire' et traduisent une forme de recherche sensible dont le sujet d'étude serait le monde extérieur. Une volonté de remplir le vide en jouissant de tout ce qui ´est´, comme un moyen de reprendre lien avec la vie.

Ces photographies traduisent le besoin d'affleurer la beauté sensuelle de l'expérience quotidienne. Des objets apparemment anodins se transforment en formes sublimes, éclatantes sous la lumière méditerranéenne. Soudain ces objets émergent de l'obscurité et se font porteurs de sens, révélant une artiste sensible qui cherche l'illumination dans les ténèbres. Et tout en faisant preuve d'une profonde beauté ces photographies trahissent une essence profondément troublante, qui monte des profondeurs vers la surface.

Cette conversation visuelle entraîne le travail vers une psychologie du sublime, faisant véritablement briller ces oeuvre d'un éclat qui touche à la nature fugace de la vie, à ce temps qui s'écoule, inflexible, vers la fin.

La créativité subjective se mesure à la vraisemblance, lorsque l'auteure, vulnérable, choisit le dévoilement de soi, ou même s'y trouve inconsciemment poussée. Une fois dissipées les brumes de la complaisance, on est emporté vers un nouveau niveau d'expérience, plus réel, aux prises avec un malaise un peu las.

C'est peut être un cliché mais ici la tragédie a entrainé une renaissance, une réinvention de l'individualité.

Utilisant le principe de la juxtaposition, le haïku, poésie traditionnelle japonaise, est une simple formule faite de trois lignes qui forment un vers. Tout en décrivant le monde physique elle révèle de profondes vérités existentielles. Durant un hiver sombre et froid, que je passais à Varsovie, j'ai reçu un de ces poèmes, dont j'ignore toujours l'auteur. Il a traversé le cyber espace depuis Marseille jusqu'à moi et il a empli mon cœur de lumière. Il disait simplement : 'Northerly winds blow, Dragonfly moves slowly south. Going to warm home.'

[Les vents du nord soufflent, la libellule se dirige lentement vers le sud. Vers une chaude demeure]

Michael Grieve, Berlin, 2015